Une théologie longue pour L.E., mais trop longue pour Jésus ?
Voici une remarque assez savoureuse, surtout compte tenu de la manière qu'a régulièrement L.E. de reprocher à Maria Valtorta la longueur de certains discours attribués à Jésus.
L.E. écrit :
« La question des paradoxes, propres à la théologie strictement biblique et à la doctrine catholique, sera abordée dans une prochaine série d'articles, probablement longue. »
---> Donc, lorsqu'il s'agit de sa propre démonstration, la longueur devient parfaitement légitime : il annonce tranquillement une série «probablement longue», parce que les questions théologiques sont complexes et nécessitent de longs développements, mais bien sûr, mais faites donc :))
---> Or, lorsqu'il s'agit des discours de Jésus dans Maria Valtorta, il fait de la longueur elle-même un élément de suspicion, voire un argument contre leur authenticité.
Le vrai problème est donc celui du double standard !
La question pertinente n'est pas :
« Un discours de Jésus peut-il être long ? » Évidemment que oui.
La vraie question est :
---> Pourquoi une longue exposition théologique serait-ellesuspectelorsqu'elle est attribuée à Jésus dans l'œuvre de Valtorta,
maisparfaitement naturellelorsqu'il s'agit de développer lui-même une question théologique ?
Et surtout, son propre article montre quelque chose d'intéressant : il admet implicitement que certaines questions théologiques exigent de longs développements pour exposer les tensions, les paradoxes et leurs solutions.
---> C'est précisément ce que l'on peut répondre à son reproche concernant Maria Valtorta.
L.E. reconnaît lui-même que la théologie comporte des questions complexes qui nécessitent de longs développements pour faire apparaître les paradoxes et les résoudre.
Dès lors, lorsqu'il rencontre chez Valtorta de longs discours théologiques, la longueur ne peut pas constituer à elle seule un indice sérieux d'inauthenticité.
Il faut examiner : - le contenu ; - la cohérence théologique ; - la progression du raisonnement ; - l'adaptation au contexte ; - le vocabulaire ; - les références scripturaires ; - la cohérence avec les autres discours ; - et éventuellement les connaissances historiques ou scientifiques mobilisées.
Mais dire en substance : « Jésus ne pouvait pas parler aussi longtemps » est une toute autre affaire.
Et c'est d'autant plus fragile que les Évangiles eux-mêmes nous présentent parfoisde longs discours structurés de Jésus : le discours après la Cène en Jean 13–17, le discours eschatologique de Matthieu 24–25, le Sermon sur la montagne en Matthieu 5–7, etc.
Il y a même une petite ironie supplémentaire L.E. annonce ici : « une prochaine série d'articles, probablement longue » pour expliquer comment la doctrine catholique va résoudre les paradoxes qu'il fait apparaître avec sa méthode biblique.
Autrement dit : Lui-même considère qu'une exposition théologique longue peut être nécessaire pour conduire le lecteur d'une difficulté à sa résolution.
Or c'est précisément une des fonctions que les longs discours de Jésus remplissent dans L'Évangile tel qu'il m'a été révélé : ils développent, explicitent, articulent et approfondissent des vérités dont les Évangiles canoniques ne donnent souvent qu'une formulation très condensée.
La critique de la longueur doit donc être démontrée, et non simplement posée.
SUBTILEMENT BIAISÉ !"Seigneur, votre parole peut bien attendre"Ce court article est essentiellement une exhortation à lire la Bible. En revanche, replacé dans la série récente de L.E., il prend une coloration beaucoup plus intéressante : il s'inscrit manifestement dans sa volonté de réinstaller l'Écriture au centre, en opposition implicite aux révélations privées, dont Maria Valtorta. Le texte lui-même dit simplement : « votre Bible, qui est la Parole que vous adresse votre Dieu » et présente l'Écriture comme une « lettre d'amour ». 1. Ce qu'il y a de juste Il faut lui reconnaître plusieurs choses. L'idée fondamentale est parfaitement chrétienne : un catholique doit aimer et fréquenter l'Écriture Sainte. Le Concile Vatican II recommande effectivement une lecture fréquente de la Bible et affirme que l'ignorance des Écritures est une ignorance du Christ. L'image de la « lettre d'amour » est également une belle métaphore spirituelle. Dire que la Bible n'est pas simplement un règlement ou un objet réservé aux spécialistes est juste. L.E. écrit : « La Parole de Dieu n'est pas un règlement à suivre, un livre lointain réservé à quelques théologiens [...] C'est une lettre d'amour. » Sur ce point, difficile de lui donner tort. 2. Mais son raisonnement comporte déjà une petite dérive Le passage qui paraît beaucoup plus contestable est celui-ci : « Quand vous dites que vous n'avez pas le temps ou l'envie de lire votre Bible [...] c'est peut-être qu'au fond, vous n'avez pas vraiment beaucoup d'amour pour votre Père des cieux. » Le « peut-être » atténue l'affirmation, mais l'idée reste psychologiquement assez brutale : tu ne lis pas suffisamment la Bible → tu n'aimes pas suffisamment Dieu. Or ce raisonnement est loin d'être nécessaire. Quelqu'un peut aimer profondément le Christ et avoir une vie spirituelle réelle tout en ayant une relation imparfaite, irrégulière ou difficile avec la lecture biblique. Il peut prier, participer à la liturgie, réciter le chapelet, méditer, servir son prochain, lire des vies de saints, etc. Et surtout, la foi catholique ne définit pas la relation à la Parole de Dieu par la seule lecture personnelle de la Bible. C'est précisément là que la série de L.E. devient plus problématique. 3. Le problème de fond apparaît dans les articles précédents Dans les textes précédents du même auteur, on voit une méthode explicitement annoncée : isoler l'Écriture afin de laisser « la Bible parler de la Bible ». Il précise lui-même que son approche consiste à examiner ce que les Écritures disent « d'elles-mêmes », en laissant de côté, autant que possible, les interprétations ultérieures. Il va même jusqu'à parler de l'Écriture comme de l'une des « sources pures » du catholicisme, avec la Tradition, et annonce une future série sur les « contradictions entre l'Écriture Sainte et la doctrine catholique ». Et surtout, il reconnaît lui-même que sa méthode peut troubler les catholiques, puisqu'il écrit que certains lui ont reproché de favoriser le protestantisme et conseille aux catholiques fragiles de ne plus lire ses articles. C'est beaucoup plus révélateur que le petit texte sur la lecture de la Bible. 4. Là se trouve certainement la faiblesse majeure de sa démarche L.E. semble construire une opposition implicite : Bible = Parole de Dieu révélations privées = paroles secondaires dont il faut se méfier Jusque-là, si l'on parle de la différence de statut théologique, c'est parfaitement exact. Mais cela ne permet absolument pas de conclure : « Puisque la Bible est la Parole de Dieu, les révélations privées sont inutiles ou illégitimes. » Et c'est précisément là que la question de Maria Valtorta devient intéressante. L'Église ne met évidemment pas L'Évangile tel qu'il m'a été révélé au même niveau que les quatre Évangiles canoniques. Personne ne devrait le faire. Mais la question que pose Maria Valtorta est différente : une œuvre privée peut-elle éventuellement aider à comprendre, méditer, contempler ou approfondir les mystères déjà contenus dans la Révélation publique ? La réponse catholique ne peut pas être simplement : « Non, parce que nous avons la Bible. » Sinon il faudrait également se débarrasser d'une immense partie de la littérature spirituelle catholique. 5. Et c'est là que son analogie de la « lettre du père » devient intéressante Son analogie est : Dieu est notre Père → la Bible est une lettre d'amour qu'il nous adresse → si nous aimons notre Père, nous devrions la lire. Très bien. Mais il commet ensuite, dans sa stratégie générale, un glissement qui n'est pas démontré : Dieu nous a parlé dans l'Écriture → donc tout ce qui vient après est suspect ou superflu. Ce second raisonnement ne découle pas du premier. On pourrait parfaitement dire : « J'aime profondément la Bible parce qu'elle est la Parole inspirée de Dieu, et je peux également recevoir avec gratitude les saints, les commentaires spirituels, les méditations et, lorsqu'elles sont reconnues comme compatibles avec la foi, certaines révélations privées qui m'aident à mieux contempler cette même Révélation. » Il n'y a aucune contradiction logique. 6. Un autre détail est assez révélateur L.E. oppose : « un livre lointain réservé à quelques théologiens » à « une lettre d'amour ». C'est une bonne formule rhétorique, mais elle simplifie beaucoup la réalité catholique de l'Écriture. La Bible n'est pas seulement une lettre que chaque chrétien ouvre et interprète directement comme il le souhaite. Elle est une Parole reçue dans l'Église, transmise dans la Tradition, interprétée authentiquement par le Magistère. Or cela est particulièrement important dans son cas, parce que sa méthode revendiquée d'« exégèse intra-biblique » tend justement à faire parler les textes bibliques entre eux avant de les confronter à la Tradition et au Magistère. Il annonce d'ailleurs lui-même que les tensions entre son approche biblique et la doctrine catholique feront l'objet d'une prochaine série. C'est assez paradoxal pour quelqu'un qui veut défendre l'orthodoxie catholique. Jugement d'ensemble Le petit article pris isolément est plutôt sympathique et spirituellement juste. Il ne faut certainement pas chercher à le réfuter sur le fait qu'il faut lire la Bible : il a raison. En revanche, dans le contexte de sa série, il participe à quelque chose de plus discutable : une construction intellectuelle dans laquelle L.E. cherche à faire de l'Écriture une sorte de critère exclusif permettant de disqualifier indirectement les révélations privées. Personne ne conteste la primauté absolue de l'Écriture inspirée. Mais L.E. commet un faux dilemme lorsqu'il oppose la lecture de la Bible à l'intérêt éventuel d'une révélation privée. La question n'est pas de choisir entre la Bible et Maria Valtorta : la question est de savoir si une révélation privée peut aider à mieux comprendre et aimer ce que la Bible révèle déjà. ---> Puisque son argument est que nous devons lire la Parole de Dieu parce que nous aimons Dieu, pourquoi consacre-t-il autant de temps à démonter Maria Valtorta plutôt qu'à faire précisément ce qu'il recommande : conduire les lecteurs à aimer davantage le Christ et à lire l'Évangile ? « Seigneur, votre Parole peut bien attendre …
BIAISÉ !L'intolérable Évangile partie 3 - la subversion de nos idoles Cet article contient plusieurs simplifications importantes, voire des formulations théologiquement problématiques. Surtout, il faut distinguer ce qui est réellement chrétien dans son propos de la grille idéologique qu'il impose au texte biblique. 1. Ce qu'il dit de juste Le cœur de l'article est incontestablement chrétien : Dieu renverse les représentations humaines de la puissance, et le Christ manifeste cette puissance précisément dans l'humilité, le service et la Croix. Lorsqu'il rapproche Philippiens 2, Jean 13, Gethsémani, la Passion et la Croix, il touche à quelque chose de profondément évangélique. Le Christ est effectivement le Serviteur qui « s'abaisse », et la Croix constitue un renversement radical des critères humains de la gloire et de la puissance. De même, son idée selon laquelle l'homme peut transformer Dieu en projection de ses propres besoins n'est pas absurde. La Bible elle-même dénonce les idoles fabriquées par l'homme. Il est donc parfaitement légitime de se demander si certaines représentations religieuses ne servent pas parfois à se rassurer, à contrôler le réel ou à justifier son propre camp. 2. Mais son premier gros problème apparaît dès la « fabrique des idoles » L.E. écrit : « L'histoire des religions et la psychologie démontrent que l'esprit humain a un besoin viscéral d'un Dieu absolument souverain... » puis explique que l'homme se fabrique des « puissances » pour se rassurer. Le problème est qu'il mélange trois niveaux différents : - une affirmation théologique ; - une interprétation psychologique ; - une généralisation historique sur « l'homme ». Et il passe de l'un à l'autre sans véritable démonstration. Dire : « L'homme peut fabriquer des idoles pour se rassurer » est parfaitement défendable. Dire : « L'histoire des religions et la psychologie démontrent que c'est ainsi que fonctionne fondamentalement la religion humaine » est beaucoup plus ambitieux. Il faudrait alors produire une véritable démonstration psychologique, anthropologique et historique. L'article ne la fournit pas. Il y a donc déjà chez lui un procédé que l'on retrouve souvent dans ses textes : une intuition théologique juste est transformée en clé explicative universelle. 3. Le problème le plus sérieux : il oppose implicitement le « Dieu biblique » aux représentations doctrinales de Dieu C'est ici que son entreprise devient beaucoup plus discutable. Il décrit trois « idoles » : - le Dieu garant de l'ordre ; - le Dieu maître fort ; - le Dieu du légalisme. Le problème est que ces caricatures mélangent des choses qui doivent être distinguées. - Dieu est effectivement souverain. - Dieu est effectivement juge. - Dieu a effectivement donné une Loi. - Dieu demande effectivement l'obéissance. - Dieu punit effectivement le péché. Et ces choses ne sont pas des constructions psychologiques humaines : elles sont aussi bibliques. Le Dieu de Jésus-Christ n'est pas simplement un Dieu qui vient nous délivrer de toute représentation de Dieu comme juge, maître ou législateur. Le même Jésus qui lave les pieds dit : « Vous m'appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien, car je le suis. » L.E. cite lui-même ce passage. Et c'est précisément là que son raisonnement devient intéressant : le Christ ne détruit pas la seigneurie de Dieu ; il en révèle la véritable nature. La nuance est capitale. Le Christ ne dit pas : « Vous vous trompiez : Dieu n'est pas votre Maître. » Il dit en substance : « Je suis votre Maître, et précisément parce que je le suis, je vous lave les pieds. » Donc le christianisme ne supprime pas la souveraineté divine : il la transfigure par l'amour. 4. Une formulation franchement problématique : « Dieu choisit d'abdiquer sa condition divine » C'est probablement le passage qui me paraît le plus critiquable théologiquement. Lux Æterna écrit : « Il choisit d'abdiquer sa condition divine pour revêtir la chair fragile de sa créature. » Non. C'est précisément ce que le dogme de l'Incarnation interdit de dire si l'on prend la phrase au sens littéral. Philippiens 2 ne signifie pas que le Fils cesse d'être Dieu. La doctrine catholique enseigne exactement le contraire : le Verbe demeure pleinement Dieu tout en assumant pleinement la nature humaine. Le terme de kénose peut être employé, mais il faut être extrêmement prudent : le Christ ne « vide » pas sa divinité de son contenu et n'abandonne pas sa condition divine. Il s'abaisse en assumant la condition de serviteur. C'est très différent. Autrement dit : Il ne cesse pas d'être Dieu pour devenir homme. Il devient homme sans cesser d'être Dieu. Et c'est justement ce qui donne à l'abaissement toute sa grandeur. 5. Autre exagération : « ses créatures pécheresses qui ne méritent que l'enfer » L'article écrit, à propos du lavement des pieds : « ses propres créatures pécheresses qui ne méritent que l'enfer en toute rigueur de justice » Cette formulation est extrêmement réductrice. La doctrine catholique ne se résume pas à : péché → mérite de l'enfer → Dieu décide de sauver. La tradition catholique parle certes de la gravité du péché et de la nécessité de la grâce, mais elle affirme aussi la dignité de l'homme créé à l'image de Dieu, sa vocation surnaturelle et le désir salvifique universel de Dieu. Et surtout, le Christ ne lave pas les pieds de ses disciples comme des êtres auxquels il faudrait rappeler qu'ils « méritent l'enfer ». Il les lave par amour, et précisément pour leur apprendre à aimer de la même manière. La formulation de L.E. donne donc à son exposé une coloration beaucoup plus juridico-pénale que ne le justifie le passage de Jean 13 qu'il commente. 6. Il construit une opposition un peu artificielle : « puissance » contre « amour » C'est probablement le ressort intellectuel principal de l'article. Il oppose : puissance humaine → domination → violence → idole à Dieu → faiblesse → service → Croix → véritable puissance de l'amour. Le problème est que la Bible ne demande pas de choisir entre puissance et amour. - Dieu est tout-puissant et amour. - Le Christ est Seigneur et serviteur. - Il est Agneau et Roi. - Il est victime et vainqueur. - Il est crucifié dans sa faiblesse et ressuscité dans sa puissance. La théologie catholique vit précisément de ces paradoxes. Et c'est pourquoi la phrase où L.E. annonce lui-même qu'il consacrera ultérieurement une série aux « paradoxes » entre son exégèse et la doctrine catholique est assez révélatrice . Dans ses propres écrits, il reconnaît donc que sa méthode fait apparaître des tensions qu'il faudra ensuite résoudre. C'est un point très important pour comprendre sa méthode. 7. Et c'est là que son rapport à Maria Valtorta devient intéressant L'article ne parle pratiquement pas de Maria Valtorta. Mais son cadre intellectuel général, lui, est déjà visible dans ses autres publications. Dans l'un de ses articles précédents, L.E. oppose explicitement l'affirmation de l'unique médiation du Christ à certaines « pseudo-révélations » et à une « mariologie excessive ». Et dans sa méthodologie, il affirme vouloir revenir à une sorte de Bible « nue », en laissant volontairement de côté les interprétations ultérieures afin de retrouver une source « pure » du catholicisme. C'est ici que se trouve son véritable biais méthodologique. Il veut faire : Écriture → dépouillée des constructions ultérieures → puis confrontation avec la théologie catholique. Mais la méthode catholique n'est pas celle-là. L'Église ne reçoit pas : Bible + ensuite Tradition + ensuite Magistère. comme trois couches indépendantes. La Tradition apostolique, l'Écriture et le Magistère appartiennent à une même économie de la Révélation. Par conséquent, lorsqu'il dit : « la Parole de Dieu est prise pour ce qu'elle est » il donne l'impression que son interprétation directe du texte constitue une forme plus pure de christianisme que les élaborations théologiques ultérieures. C'est précisément là que son « exégèse intrabiblique » peut devenir trompeuse. 8. Et il y a une ironie assez savoureuse concernant Valtorta L.E. reproche à Maria Valtorta de proposer des développements qui dépasseraient ce que l'Écriture permet d'affirmer. Mais son propre article procède lui-même à une reconstruction théologique extrêmement élaborée à partir d'un ensemble de versets, puis en tire une vision globale de l'anthropologie humaine, de la psychologie religieuse, de la nature de l'idolâtrie, de la puissance divine, de la Croix, etc. Autrement dit, il ne fait pas simplement : « La Bible dit X. » Il fait : « La Bible dit X, donc la structure profonde de l'homme religieux est Y, donc telle représentation de Dieu est une idole, donc l'Évangile opère telle révolution anthropologique. » C'est déjà une construction théologique. Elle peut être légitime. Mais il faudrait alors appliquer à son propre travail la même exigence critique qu'il applique à Valtorta. Verdict : On ne peut qualifier cet article de mauvais article chrétien. Au contraire, son intuition centrale est belle et profondément évangélique : la Croix détruit nos fausses conceptions de la puissance et révèle que la toute-puissance divine est inséparable de l'amour. Mais son problème est qu'il absolutise une grille de lecture. Il tend à faire du christianisme : « Dieu n'est pas le Dieu que l'homme religieux imagine ; il est le Dieu qui renverse ces représentations. » Ce qui est vrai. Mais il oublie facilement le complément : « Et le Dieu qui renverse ces représentations est précisément le Dieu que l'Écriture et la Tradition nous révèlent comme souverain, juge, législateur, Roi, Père, Créateur et Tout-Puissant. » La véritable subversion chrétienne n'est donc pas : Dieu faible contre Dieu puissant. C'est : la puissance de Dieu révélée comme amour, sans que Dieu cesse pour autant d'être Tout-Puissant. Et la phrase sur l'« abdication » de la condition divine est, à mon sens, le point le plus objectivement vulnérable de tout l'article. L'intolérable Évangile. Partie 3. La subversion …
BIAISÉ !L'intolérable Évangile partie 2 - La subversion des réflexes humainsCe deuxième article contient plusieurs glissements importants, notamment lorsqu'il transforme des paroles du Christ en principes psychologiques ou moraux absolus qu'il faut ensuite opposer à ce qu'il appelle nos « réflexes naturels ». Et surtout, il y a une constante méthodologique dans sa série qui mérite d'être relevée : il affirme faire de l'exégèse « intra-biblique », mais il ne fait pas réellement abstraction de présupposés théologiques. Il sélectionne certains textes, les systématise et en tire des conclusions qui vont parfois plus loin que les textes eux-mêmes. 1. Le point de départ est juste : l'Évangile bouleverse réellement l'homme Sur ce point, difficile de lui donner tort. Le Christ demande effectivement : - d'aimer ses ennemis ; - de prier pour ceux qui nous persécutent ; - de ne pas rendre le mal pour le mal ; - de pardonner sans compter ; - de faire du bien à ceux qui nous font du mal ; - de renoncer à la vengeance personnelle. C'est effectivement une rupture radicale avec la logique spontanée de la vengeance. Et la conclusion est même l'une de ses parties les plus catholiques de l'article : nous ne pouvons pas vivre authentiquement cette charité par nos seules forces. La grâce est nécessaire, et la vie chrétienne est une vie transformée par l'Esprit-Saint. Donc ici, il ne faut pas caricaturer L.E. : sur le fond de ces affirmations-là, il est largement dans la tradition chrétienne. ---> Mais c'est précisément lorsqu'il veut pousser ces affirmations jusqu'à leurs dernières conséquences que les problèmes apparaissent. 2.Première grosse faiblesse : il confond« ne pas se venger »et« ne pas se défendre » C'est probablement le point le plus problématique de l'article. Il écrit : « le Fils de Dieu interdit formellement de se défendre par la violence » et présente Matthieu 5,39 : « Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre. » comme une interdiction générale de la défense. C'est beaucoup trop rapide. Le christianisme ne confond pas : - la vengeance personnelle avec - la défense légitime contre une agression. L'Église distingue précisément ces réalités. ---> Le Catéchisme catholique enseigne que la défense légitime peut êtrenon seulement permise mais parfois un devoir,notamment lorsqu'il s'agit de protéger sa propre vie ou celle d'autrui. Et cette distinction est déjà perceptible dans l'Évangile lui-même. Par exemple, Jésus dit : « Si je parle mal, montre ce qui est mal ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18,23) Jésus ne tend pas simplement l'autre joue en disant : « frappez-moi encore ». ---> Il dénonce l'injustice, et s'en défend. De même, lorsque Paul est frappé illégalement, il proteste : « Ils nous ont battus publiquement, sans jugement, nous qui sommes Romains... et maintenant ils nous font sortir secrètement ! Non, qu'ils viennent eux-mêmes nous libérer. » (Ac 16,37) Paul ne répond pas par la vengeance. Mais il fait valoir son droit. Cela montre quelque chose d'essentiel : ---> Le christianisme ne demande pas de supprimer toute résistance au mal. Il demande de supprimerla haine, la vengeance et la volonté de rendre le mal pour le mal. Ce n'est pas la même chose. 3.« Ne résistez pas au mal »ne signifie donc pas nécessairement« laissez faire le mal » C'est ici que la formulation de Lux Æterna devient dangereuse : « le Fils de Dieu interdit formellement de se défendre par la violence » --->Il transforme une parole évangélique extrêmement profonde en une sorte de principe pacifiste absolu. Or le contexte de Matthieu 5 concerne essentiellement la vengeance et la rétorsion personnelles. Le verset suivant est particulièrement éclairant : « Si quelqu'un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique... » Jésus ne donne pas un traité de droit pénal. Il apprend au disciple à ne pas entrer dans le cycle de la violence et de la revanche. Et saint Paul explicite magnifiquement cette distinction dans Romains 12 : « Ne rendez à personne le mal pour le mal. » Puis : « Ne vous vengez point vous-mêmes, bien-aimés. » Le mot important est précisément : « vous-mêmes ». Pourquoi ? ---> Parce que la vengeance appartient à Dieu, et non à notre ressentiment personnel. Mais le chapitre suivant, Romains 13, présente justement l'autorité civile comme exerçant une fonction légitime de justice. Donc la Bible elle-même ne permet pas de conclure : « Toute violence défensive est contraire à l'Évangile. » Ce serait aller beaucoup trop loin. 4.Deuxième problème : son anthropologie est excessivement sombre Il affirme : « Par nature, l'être humain fonctionne comme une sorte de miroir : nous aimons celui qui nous ressemble... » et : « Ce mécanisme instinctif est le ciment de toutes les communautés humaines ordinaires. » Il y a une part de vérité psychologique. Mais il commet ici un glissement très caractéristique de sa série : Il transforme une tendance humaine en définition de la nature humaine. ---> Or la tradition catholique ne dit pas que la nature humaine est simplement une mécanique de haine, de clan et de protection narcissique. La nature humaine est blessée par le péché, mais elle demeure une nature créée par Dieu et donc fondamentalement bonne. C'est précisément la distinction catholique classique entre : - nature ; - blessure du péché ; - grâce. Chez L.E., on retrouve régulièrement une opposition assez binaire : réflexe humain = mauvais Évangile = inverse du réflexe humain. C'est séduisant intellectuellement, mais... ce n'est pas une anthropologie catholique suffisamment précise. Par exemple : - protéger son enfant n'est pas simplement un « réflexe de clan ». - Se défendre contre un agresseur n'est pas nécessairement de la haine. - Chercher la justice n'est pas nécessairement de la vengeance. Le problème n'est donc pas l'existence de ces mouvements naturels. C'est leur désordre lorsqu'ils sont contaminés par l'égoïsme et le péché. 5.Il fait ensuite une généralisation excessive sur le pardon Il écrit : « Le pardon humain est toujours mesuré et conditionnel » et : « jamais du fond du cœur dans un véritable mouvement de charité. » Le « jamais » est clairement excessif. Des êtres humains peuvent réellement pardonner. Pourquoi ? Parce que la grâce ne détruit pas la nature humaine : elle la guérit et l'élève. - Un chrétien peut réellement pardonner à quelqu'un. - Et il existe d'innombrables témoignages de pardons héroïques, jusque chez les martyrs. Donc il aurait été beaucoup plus juste d'écrire : l'homme blessé par le péché éprouve spontanément difficulté à pardonner parfaitement. Là, nous sommes dans une affirmation catholiquement solide. Mais dire que l'homme ne peut jamais pardonner « du fond du cœur » sans une intervention surnaturelle qui ferait presque tout à sa place est une présentation trop mécanique. 6.« Pardonner » ne signifie pas « effacer toute dette objective » C'est une autre confusion importante. Il écrit : « ce pardon est directement lié à notre relation avec Dieu » Oui. Mais ensuite : « ce pardon est total, sans limites, qui efface totalement la dette et libère l'autre de son passé » Cela demande une précision essentielle. Le pardon chrétien n'abolit pas nécessairement les conséquences objectives du mal. Je peux pardonner à quelqu'un qui m'a volé sans lui dire : « Le vol n'a plus aucune importance, tu peux garder ce que tu as pris. » - Je peux pardonner à quelqu'un qui m'a gravement blessé tout en demandant que la justice soit rendue. - Je peux ne plus nourrir de haine contre un criminel tout en estimant qu'il doit répondre de ses actes. Autrement dit : pardon ≠ impunité pardon ≠ oubli psychologique pardon ≠ suppression de toute justice pardon ≠ réconciliation automatique Cette distinction est capitale. 7.« Pardonner » ne signifie pas non plus nécessairement « oublier » L.E. affirme : « La mémoire humaine fonctionne comme un livre de comptes. » Puis oppose cela au pardon qui « efface totalement ». C'est encore une simplification. Une personne peut se souvenir parfaitement d'une blessure et l'avoir véritablement pardonnée. Le pardon chrétien ne consiste pas à subir une amnésie miraculeuse. Il consiste notamment à renoncer à la haine, à la vengeance et au désir du mal de l'autre. On peut même dire : « Je sais exactement ce que cette personne m'a fait. Je sais que c'était gravement mauvais. Mais je refuse de la haïr et je remets son jugement à Dieu. » C'est parfaitement compatible avec le pardon chrétien. Et c'est beaucoup plus réaliste spirituellement que de prétendre que la dette psychologique disparaît nécessairement de la mémoire. 8.« Soixante-dix fois sept fois » : la conclusion est bonne, mais l'exégèse est simplifiée L.E. dit : « il ne faut plus compter du tout. » L'idée générale est juste. Jésus ne donne évidemment pas une limite numérique : 490 pardons, puis le 491e serait permis de refuser. Mais l'expression est plus riche que cela. Elle renvoie notamment à la logique biblique de la vengeance démultipliée de Lamek en Genèse 4,24. ---> Jésus renverse donc une logique de vengeance infiniment croissante en une logique de pardon infiniment renouvelé. C'est beaucoup plus puissant que la simple formule psychologique : « ne comptez plus ». 9. Le passage sur la grâce est le meilleur de l'article La conclusion dit : « l'Évangile n'est pas seulement exigeant, il est humainement impossible à mettre en œuvre si nous sommes livrés à nos propres forces. » Voilà qui est fondamentalement juste. Et surtout, il ajoute que Dieu veut nous renouveler intérieurement par l'Esprit-Saint. C'est très important. Le christianisme n'est effectivement pas : « Fais des efforts et deviens suffisamment gentil pour mériter Dieu. » C'est précisément l'inverse. La grâce précède, accompagne et rend possible la vie chrétienne. Saint Paul est évidemment central ici : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2,20) Sur ce point, L.E. touche quelque chose de profondément chrétien. 10.Mais il tombe presque dans une opposition « nature contre grâce » Et c'est là que son raisonnement rejoint ses articles précédents. Son schéma semble être : nature humaine → réflexes mauvais → impuissance → grâce → Christ agit à notre place. Il faudrait plutôt dire : nature humaine blessée → purification et guérison par la grâce → coopération libre de l'homme → transformation surnaturelle. La grâce ne vient pas simplement remplacer l'homme. Elle vient transformer l'homme. C'est une différence considérable. Le christianisme n'est pas : « Je suis incapable d'aimer, donc le Christ aime à ma place. » C'est plutôt : « Je suis incapable, par mes seules forces, d'aimer comme le Christ aime ; mais sa grâce me rend capable de participer réellement à son amour. » Cela préserve simultanément : - la toute-puissance de la grâce ; - la liberté humaine ; - la responsabilité personnelle ; - la réalité de la transformation intérieure. 11.Et surtout : son « exégèse intrabiblique » n'est pas aussi neutre qu'il le prétend C'est probablement le point le plus intéressant pour une critique de fond de L.E. Il affirme constamment : « Nous allons laisser la Bible parler d'elle-même. » ---> Mais personne ne lit la Bible sans interprétation. Même lorsqu'il rapproche : - Matthieu 5 ; - Romains 12 ; - Matthieu 18 ; - Matthieu 6 ; il effectue déjà un travail d'interprétation. - Il choisit les textes qu'il rapproche. - Il choisit leur hiérarchie. - Il détermine leur sens. - Il décide qu'un passage signifie une règle générale. Et surtout, il affirme : « sans faire intervenir les interprétations ultérieures » alors qu'il utilise lui-même une anthropologie psychologique moderne : - réflexes psychologiques ; - mécanismes de défense ; - ego ; - besoin de sécurité ; - fonctionnement grégaire ; - livre de comptes psychologique. Ce n'est donc pas simplement : « la Bible parle de la Bible ». C'est : « la Bible est lue à travers une certaine anthropologie psychologique contemporaine, puis cette lecture est présentée comme la simple évidence du texte biblique ». C'est beaucoup moins neutre. 12. Et c'est ici que sa critique de Maria Valtorta devient intéressante Il y a une contradiction méthodologique assez profonde dans sa démarche. L.E. affirme vouloir revenir au texte biblique nu, débarrassé des « sédiments » ultérieurs. Mais lorsqu'il s'agit de Maria Valtorta, il considère précisément que l'on doit rejeter ce qui n'est pas explicitement contenu dans l'Écriture. Or les révélations privées ne prétendent justement pas ajouter une nouvelle Révélation publique. Le vrai débat n'est donc pas : « Est-ce dans la Bible, oui ou non ? » mais : « Une révélation privée reconnue comme authentique peut-elle développer, illustrer, expliciter ou contempler des réalités déjà contenues dans la Révélation publique ? » Et la réponse catholique est évidemment oui, sous réserve du discernement de l'Église. C'est précisément ce que font les grandes traditions de révélations privées : elles ne constituent pas un « cinquième Évangile » obligatoire. Par conséquent, l'existence d'un détail absent des quatre Évangiles ne constitue pas en elle-même une réfutation de sa plausibilité ou de son authenticité. 13.Son titre « L'intolérable Évangile » est d'ailleurs révélateur Le titre est très habile. Il veut dire : l'Évangile est tellement radical qu'il est insupportable à nos instincts. C'est une belle idée. Mais il y a un risque rhétorique : plus on présente son interprétation comme radicale, plus celui qui la conteste peut être accusé implicitement de vouloir adoucir l'Évangile. C'est un procédé qu'il faut surveiller. On peut parfaitement dire : « Jésus demande l'amour des ennemis » sans être obligé d'accepter : « Jésus interdit toute défense légitime contre la violence. » On peut dire : « Jésus exige le pardon » sans accepter : « le pardon supprime toute justice humaine. » On peut dire : « la grâce est indispensable » sans accepter : « l'homme n'agit plus réellement. » La radicalité de l'Évangile ne dispense pas de la précision théologique. bilan On pourrait classer cet article ainsi : Affirmation de L.E / Évaluation L'Évangile bouleverse profondément l'homme Très juste L'amour des ennemis est une exigence chrétienne Très juste La vengeance personnelle est incompatible avec l'Évangile Très juste Le pardon doit être sans mesure Très juste La grâce est indispensable pour vivre pleinement la charité Très juste L'homme est naturellement incapable de cette charité parfaite sans la grâce Oui, mais formulation à nuancer : L'homme fonctionne essentiellement par réflexe de clan. Anthropologie réductrice « Ne résistez pas au mal » = interdiction de se défendre Trop absolu Le chrétien doit renoncer à toute résistance violente Faux comme principe général catholique Pardonner = effacer la dette objective Confusion entre pardon et justice Pardonner = oublier Réduction psychologique Le pardon supprime les conséquences du mal Non L'Évangile est simplement l'inverse de nos instincts naturels Trop schématique « L'Écriture seule » permet de construire cette théologie sans médiation interprétative Prétention méthodologique excessive En une phrase : Cet article contient un noyau évangélique parfaitement authentique, mais L.E. absolutise ensuite certaines paroles du Christ, simplifie l'anthropologie chrétienne et transforme l'opposition entre vengeance et charité en opposition beaucoup plus large entre « réflexes humains » et Évangile. Et surtout, ce n'est pas parce que l'Évangile demande quelque chose d'héroïque qu'il faut interpréter cette exigence comme l'abolition de la justice, de la légitime défense ou de toute résistance au mal. - C'est précisément là que se trouve l'angle de critique le plus solide de cet article : - non pas lui reprocher son insistance sur l'amour des ennemis — qui est profondément évangélique — - mais montrer qu'il confond progressivement non-vengeance, non-violence, non-résistance, pardon, oubli et renoncement à la justice, qui sont des réalités distinctes dans la théologie catholique. L'intolérable Évangile. Partie 2. La subversion …
L.E. introduit ainsi son article : AVERTISSEMENT Le présent article propose une relecture frontale et textuelle de l'Écriture, selon le principe patristique de l'Écriture s'éclairant par l'Écriture (exégèse intrabiblique). FAUX : son article est basé sur une sélection de passages bibliques interprétés de façon biaisée, et sur une approche psychologique non démontrée ---> jamais sur l’Écriture éclairée par l’Écriture, comme il le prétend.