Il en est sûr, il a cherché, il a conclut de façon catégorique, absolutiste :
---> pour lui, la Vierge Marie éduquée au Temple depuis son tout jeune âge, ce ne serait rien d'autre qu'une pieuse légende, qu'il conviendrait de démentir enfin, une bonne fois pour toutes.
Les saints ont beau avoir parlé en faveur de cette tradition, ils ont tous eu faux. C'est une évidence indiscutable. La science aurait tranché de façon irrévocable, c'est du moins ce que L.E. nous assure en ces termes :
"L'archéologie et la connaissance des lois religieuses juives montrent de façon indubitable qu'une jeune fille vivant au sein du Temple de Jérusalem est une impossibilité historique absolue." ( in
Point final.
Dès lors, on est en droit de se demander :
---> Qu'est-ce qui mène L.E. à une conclusion si catégorique ?
Quoi donc, sinon l'extrême faiblesse de son argumentaire,
En tout les cas, on ne peut pas imputer cette conclusion hâtive à la tradition catholique, qui elle, n'a jamais cessé de suggérer le contraire par la bouche de tant de grands saints : à savoir que la Vierge Marie fut éduquée dans le cadre du Temple de Jérusalem depuis sa plus tendre enfance, jusqu'à son mariage avec saint Joseph.
Le sort que L.E. réserve à cette antique tradition est intimement lié à son refus catégorique du protévangile apocryphe de Jacques, décrivant non seulement ce que nous savons de l'enfance exceptionnelle au Temple de Marie, mais aussi comment elle y aurait été nourrie par les anges, ce qui constitue l'archétype des enjolivements apocryphes, tels que nous les connaissons bien.
Mais il faut rejeter sans hésitation la violence que fait L.E. à la sainte Tradition : en effet, ce n'est pas parce la vie du grand saint Nicolas fut elle-aussi quelque peu enjolivée par ses rédacteurs des premiers siècles (qui racontèrent par exemple que le saint nourrisson, en joignant les mains, jeûnait du lait de sa nourrice les mercredis et les vendredis) que la Tradition rejette l'ensemble de ces récits comme s'ils étaient faux.
D'ailleurs, si la vie du grand saint Nicolas de Myre avait été purement et simplement inventée par des récits imaginaires, on voit assez mal comment ses ossements suinteraient encore aujourd'hui une "manne", sorte de liquide qui accomplirait d'authentiques miracles.
De plus !
Si nous rejetions en bloc le protévangile de Jacques sous prétexte qu'il serait apocryphe, alors il nous faudrait aussi rejeter en lui L'UNIQUE SOURCE par laquelle nous sont parvenus les prénoms des parents de la Vierge Marie : Joachim et Anne !
Vous commencez à cerner le problème ? Visiblement pas L.E., en tout cas.
Avant donc de réfuter point par point les quatre principaux arguments scientifiques défendus par L.E. dans son article, je souhaite commencer par une réponse plus libre, exposant plusieurs arguments en faveur de la Tradition :
1 ) Joseph fut désigné par le sort comme étant le plus digne de devenir l'époux chaste de la sainte Vierge.
- La tradition est claire à ce sujet, personne ne la conteste.
- Ce procédé est digne de la condition royale !
- Or cette antique tradition va plus loin encore : Joseph fut non seulement désigné par le sort, mais ce fut grâce à son rameau sec ayant fleuri miraculeusement. Cette tradition est tellement bien admise que quasiment nulle part, saint Joseph n'est représenté sans son rameau fleuri, signe de la prédilection divine à son égard.
- Or, si Marie n'était réellement qu'une simple pauvresse sans éducation particulière, comment expliquer alors que le choix de saint Joseph pour être son époux se soit fait d'une manière si extraordinaire et solennelle, impliquant l'arbitrage des prêtres ?
---> Une jeune fille ordinaire, vivant une vie ordinaire dans un village et une famille ordinaires, aurait nécessairement rencontré son futur époux de facon ordinaire, et non à la suite d'un choix réservé à une reine, faisant intervenir un rameau fleuri parmi d'innombrables autres choix possibles !
---> Mais comment qualifier de "fille ordinaire laissée dans l'oubli" une descendante directe du roi David, comme c'est rapporté explicitement dans l'Evangile selon saint Luc de l'Annonciation : "Le Seigneur lui donnera le trône de David, son père." ? Or c'est bien de Marie et non de Joseph que le Christ hérite de cette filiation.
Voici donc la première complète incohérence à laquelle nous amène la conclusion de L.E.
Cependant, nous allons voir que c'est très loin d'être la seule.
2 ) Le voeux de virginité perpétuelle de la sainte Vierge.
- Beaucoup d'exemples dans l'Église nous montrent de toutes jeunes filles offrant à Dieu leur virginité perpétuelle depuis l'âge le plus tendre : sainte Thérèse de Lisieux, Immelda Lambertini entre autres...
- Or la sainte Vierge, en rien inférieure à ces jeunes filles, les surpassait au contraire infiniment par son Immaculée Conception : elle offrit donc nécessairement à Dieu sa virginité perpétuelle depuis l'éveil extrêmement précoce de sa raison, dès ses 2-3 ans, c'est-à-dire avant sainte Thérèse qui décida d'être religieuse dès ses 4 ans. Mais peu importe de se mettre d'accord sur un âge précis. L'important est ailleurs, dans ce qui suit :
----> Une jeune fille qui fait voeux de virginité perpétuelle : voilà qui ne colle pas du tout avec le choix d'une vie ordinaire parmi des gens ordinaires, où Marie aurait dû, comme une jeune fille ordinaire, passer son temps à renvoyer sur les roses prétendant sur prétendant, tous attirés vers elle sans nul doute en raison de sa souveraine beauté, de l'exquise délicatesse de son intelligence hors du commun, et par toutes ses manières empruntes de la plus haute perfection.
---> C'est d'autant plus évident que le mariage des jeunes filles prenait chez les hébreux une place particulièrement centrale, à cause de l'attente du Messie.
---> Or que constatons-nous au contraire dans toute l'histoire de l'Église dont Marie est le pur reflet ? Que Dieu met à part les âmes privilégiées qu'Il se réserve entièrement pour lui.
Par comparaison : sainte Thérèse de l'Enfant Jésus se comparaît à une fleur cultivée dans un jardin clôt, tant elle vécut retirée du monde même dans le cadre familial. Et son éducation en vase clôt, confiée à ses soeurs, ressemble beaucoup à l'éducation au Temple de la Vierge, décrit dans l'EMV, ce qu'elle chantera ainsi dans ses poèmes :
"À des amants il faut la solitude, un coeur à coeur qui dure nuit et jours, ton seul regard fait ma béatitude, je vis d'amour. "
---> Ainsi donc, à l'Ennamourée de la Sainte Trinité, à la fiancée de Dieu, il fallait dès son plus jeune âge la solitude du Temple pour y vivre uniquement d'amour surnaturel.
3 ) De nombreux saints entrèrent en religion dès leur plus jeune âge
Saint Sabbas le Sanctifié :
selon sa biographie, il entra dans un monastère vers l'âge de 8 ans, avec l'accord de sa famille. Il devint ensuite l'un des plus grands fondateurs du monachisme en Palestine.
Saint Benoît de Nursie :
il ne fut pas enfant moine, mais quitta Rome vers 14 à 17 ans pour embrasser la vie ascétique à Subiaco.
Saint Théodose le Cénobiarque : il quitta sa famille très jeune, probablement adolescent, pour la vie monastique en Terre Sainte.
Saint Euthyme le Grand :
consacré à Dieu dès son enfance par sa mère, il fut élevé dans un milieu ecclésiastique avant de devenir moine.
Saint Syméon le Stylite le Jeune :
il manifesta dès l'âge de 6 ou 7 ans une vocation extraordinaire et entra très tôt dans une communauté ascétique.
Saint Théodore Studite :
il entra jeune dans la vie monastique avec plusieurs membres de sa famille.
En Occident :
Sainte Scholastique :
la tradition la présente comme consacrée à Dieu dès sa jeunesse.
Sainte Gertrude de Nivelles :
elle entra au monastère très jeune, probablement vers 10 ans, et en devint ensuite abbesse.
Sainte Hildegarde de Bingen :
offerte à Dieu par ses parents, elle fut confiée à une recluse vers l'âge de 8 ans.
Sainte Rose de Viterbe :
elle mena une vie de pénitence dès l'enfance et entra très jeune dans la vie religieuse.
Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus : elle entra au Carmel de Lisieux à seulement 15 ans, grâce à une autorisation exceptionnelle.
Par ailleurs, plusieurs grands saints n'ont pas été moines dès l'enfance mais ont été consacrés à Dieu très tôt :
Saint Samuel :
Il fut confié enfant au sanctuaire de Silo par sa mère Anne.
Saint Jean Baptiste :
Il est traditionnellement considéré comme consacré à Dieu dès avant sa naissance.
---> Il est intéressant de noter que, durant le premier millénaire, il n'était pas rare que des familles offrent un enfant à un monastère comme oblat. Cette pratique, encouragée notamment par la Règle de saint Benoît, a donné naissance à de nombreuses vocations saintes. Plus tard, l'Église a progressivement demandé qu'une profession religieuse définitive ne puisse être faite qu'à un âge où la personne est capable d'un consentement pleinement libre. Ainsi, l'entrée très précoce dans une communauté est devenue exceptionnelle, même si l'éducation monastique des enfants a longtemps existé.
---> L'histoire de l'Église montre qu'une consécration à Dieu dès l'enfance n'a jamais été considérée comme étrangère à la tradition chrétienne. Sans être la norme, elle a été vécue par de nombreux saints.
---> Ces exemples montrent qu'une vocation précoce est pleinement compatible avec la tradition biblique et ecclésiale.
4) Marie, Reine et modèle des consacrés
L'Église honore la Vierge Marie comme la Reine des vierges, la Reine des religieux et le modèle parfait de toute vie consacrée.
Même si les Évangiles ne racontent pas son enfance, la tradition chrétienne, très ancienne, la présente comme entièrement offerte à Dieu dès ses premières années.
Cette conviction est attestée par la fête liturgique de la Présentation de la Bienheureuse Vierge Marie, célébrée tant en Orient qu'en Occident.
D'un point de vue spirituel, il est frappant que celle qui est devenue le modèle universel de la virginité consacrée ait été regardée, pendant des siècles, comme ayant vécu elle-même cette consécration dès son enfance. Sans constituer un dogme historique, cette tradition manifeste une profonde cohérence théologique.
En bref : si Marie est non seulement la Reine des consacrées mais aussi leur parfait modèle, il convient hautement qu'elle ait pratiqué la vie monastique au minimum autant qu'eux, et de manière autant précoce, voire plus encore.
L'inverse paraît suspect. Mais L.E. n'en est pas à une incohérence prêt, lui pour qui les titres mariaux seraient des épithètes ronflants, dont Marie n'aurait que faire ( sic ! ).
5) Une tradition ancienne, constante et féconde
L'idée d'une enfance consacrée à Dieu ne repose donc pas uniquement sur le Protévangile de Jacques. Elle s'inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste :
- le précédent biblique de Saint Samuel ;
- les nombreux enfants offerts comme oblats dans les premiers siècles du monachisme ;
- les exemples de saints entrés très jeunes en religion ;
- la liturgie de la Présentation de Marie, reçue par toute l'Église ;
- les enseignements de nombreux Pères, docteurs et auteurs spirituels.
Ainsi, même si l'historien ne peut démontrer avec certitude que Marie a effectivement vécu au Temple, cette tradition apparaît comme profondément enracinée dans la conscience chrétienne.
Elle exprime une vérité spirituelle : dès le commencement de sa vie consciente, Marie appartenait tout entière à Dieu, et sa consécration totale préparait déjà son « Fiat » de l'Annonciation. C'est pourquoi cette tradition a nourri la foi, la liturgie et la spiritualité de l'Église pendant près de deux millénaires.
---> Elle mérite donc d'être étudiée avec respect plutôt que rejetée comme une simple légende sans valeur.
6 ) Jésus et Marie constituent ensemble le couple fondateur de la nouvelle création.
Leur vie, envisagée conjointement, offre le modèle accompli de toute sainteté chrétienne.
---> Si aucune dimension de leur existence ne correspondait à la vocation de la vie consacrée, cette vocation, pourtant reconnue par l'Église comme un état de vie particulièrement consacré à Dieu, ne trouverait pas son archétype dans le couple Jésus-Marie.
---> Il est donc très convenable que Marie ait vécu une véritable consécration virginale au Temple, tandis que Jésus manifeste principalement la sainteté dans sa vie cachée, sa vie publique et son sacrifice rédempteur.
Cet argument touche un point réel de la tradition spirituelle : de nombreux auteurs ont effectivement vu dans la Présentation de Marie au Temple le prototype de la vie religieuse. Ce n'est pas une idée marginale.
Par exemple, les Pères et les auteurs spirituels qui commentent la fête de la Présentation y voient souvent :
- la première oblation totale d'une âme à Dieu ;
- l'origine symbolique des vierges consacrées ;
- le modèle des moniales et des religieux.
Autrement dit, la tradition chrétienne a fréquemment interprété cet épisode non seulement comme un fait concernant Marie, mais comme une préfiguration de la vie consacrée dans l'Église.
Il y a même un argument supplémentaire.
Cette réflexion peut être approfondie par une idée classique de la théologie mariale :
7 ) Dans tout son être sublime de perfection, Marie manifeste ce qu'est l'Église.
Si Marie est réellement la figure parfaite de l'Église, alors tout ce que l'Église vivra en plénitude existe déjà en germe en elle.
Or l'Église comprend notamment :
- le mariage chrétien ;
- la virginité consacrée ;
- la maternité spirituelle ;
- la contemplation ;
- la mission apostolique.
---> Il serait donc particulièrement harmonieux que Marie ait déjà vécu, avant même l'Incarnation, une forme de consécration virginale totale à Dieu.
On retrouve ici non pas une preuve historique, mais une profonde cohérence théologique.
Une réserve malgré tout.
La théologie catholique utilise volontiers les arguments de convenance, mais elle évite généralement de dire que Dieu devait agir de telle ou telle manière. Elle préfère dire qu'il était « très convenable », « admirablement approprié » ou « en parfaite harmonie avec son dessein ».
Il est donc profondément convenable que la Nouvelle Ève ait été préparée dès son enfance par une vie de consécration totale à Dieu, de sorte que, dans l'unité du Nouvel Adam et de la Nouvelle Ève, toutes les grandes vocations de l'Église trouvent leur archétype. La tradition de la Présentation de Marie au Temple exprime précisément cette convenance théologique.
Cet argument est difficile à écarter d'un simple revers de main. Il ne prétend pas remplacer l'enquête historique, mais il explique pourquoi cette tradition a été reçue avec une telle faveur pendant des siècles par la spiritualité catholique.
Il est d'ailleurs plus proche de la méthode des grands théologiens que d'une simple défense apologétique : il s'appuie sur la logique interne du mystère chrétien plutôt que sur une accumulation de détails historiques.
8 ) Le témoignage des saints
1. Jean Damascène
Dans son homélie sur la Présentation de Marie, il écrit :
« Aujourd'hui le Temple vivant du Seigneur est introduit dans le temple matériel, afin d'y être préparé comme demeure du Roi de tous. »
Plus loin :
« Elle est offerte à Dieu comme une hostie pure, consacrée dès son enfance. »
Chez lui, Marie est déjà la créature totalement offerte à Dieu, avant même l'Annonciation.
2. Grégoire Palamas
Il insiste sur la vie contemplative de Marie au Temple :
« Séparée des préoccupations du monde, elle s'adonna tout entière à la contemplation de Dieu. »
Et encore :
« Elle choisit dès son enfance la meilleure part, celle de la contemplation. »
Chez Palamas, Marie devient véritablement le modèle de la vie contemplative.
3. Saint Germain de Constantinople
Il écrit :
« Le sanctuaire reçoit aujourd'hui celle qui est elle-même le sanctuaire vivant de Dieu. »
Il voit dans cette entrée au Temple une consécration totale de Marie.
4. Alphonse de Liguori
Dans son ouvrage Les Gloires de Marie :
« Marie, dès son enfance, se donna entièrement à Dieu ; son unique désir était de lui plaire et de l'aimer. »
Il présente explicitement cette offrande comme l'exemple parfait de toutes les âmes consacrées.
5. Louis-Marie Grignion de Montfort
Il ne développe pas longuement la Présentation, mais il écrit :
« Marie fut la plus fidèle des créatures ; elle fut toujours plus unie à Dieu qu'aucune autre. »
Chez lui, toute la vie de Marie est comprise comme une consécration absolue.
Les textes liturgiques
C'est peut-être encore plus parlant.
La liturgie byzantine du 21 novembre chante :
« Aujourd'hui la très pure Vierge est amenée dans le Temple du Seigneur pour y être élevée pour son Dieu. »
Ou encore :
« Aujourd'hui commence le bon plaisir de Dieu et le salut des hommes. »
Marie est ainsi présentée comme la première consacrée.
La liturgie latine traditionnelle prie :
« Aujourd'hui la bienheureuse Vierge Marie fut présentée au Temple, où elle consacra toute sa personne au Seigneur sous l'inspiration du Saint-Esprit. »
Même si cette formule n'affirme pas historiquement tous les détails du Protévangile de Jacques, elle interprète la fête comme une consécration totale de Marie.
Ce qui rejoint directement l'intuition d'un long séjour au Temple.
L'idée trouve un appui particulièrement fort dans la théologie de Grégoire Palamas. Pour lui, la vie de Marie au Temple n'est pas un simple épisode pieux : elle inaugure la vocation contemplative de l'Église.
De même, Jean Damascène voit dans son entrée au Temple l'offrande de la créature la plus pure à Dieu.
---> Après ces arguments invalidants déjà la thèse monolithique et péremptoire de L.E., il nous reste encore à démontrer point par point l'insuffisance de son article, ce qui sera fait en détail dans les volets suivants.