Le « pape pour le bien commun » détruit la théologie
Même l'effroyable Benoît IX, vomi comme engeance de l'enfer, par saint Pierre Damien et ses contemporains n'a pas pour autant engagé l'Église dans une néo-théologie qui entend parler d' "autre chose" plutôt que d'être une théologie chrétienne, catholique, confessante du Dieu un et trine et du salut via le Christ incarné.Le Pontife régnant résume, c'est une de ses qualités, de façon lisible et percutante, un ensemble de courants philosophico-théologiques qui travaillent l'Église en gros depuis la fin du pontificat de Léon XIII et celui de saint Pie X. Pour qui fréquente le milieu théologique catholique/protestant, tous les thèmes condensés dans le motu proprio du 1er novembre 2023 sont familiers.
On peut les résumer à trois grands courants :
- le modernisme de Loisy (certains jésuites ont été impliqués comme le P. Tyrrell, son ami le futur ex-jésuite Henri Bremond académicien un moderniste à l'état pur)
- le blondélisme (la méthode inductive exclusive est sa marque) avec ses nombreux dérivés (la querelle autour de Surnaturel, l'encyclique Humani generis de Pie XII 1950, cf. les études d'Étienne Fouilloux sur cette affaire qui éclairent les enjeux), sachant que les jésuites français (Valensin et l'école de Fourvière) et allemands (les Rahner) ont été les grands vecteurs du blondélisme (famille qui dépasse la pensée de Maurice Blondel stricto sensu)
- l'interreligieux et par dérivation/extension l'inclusivisme matérialiste tous deux fortement portés par la néo Compagnie de Jésus depuis Arrupe.
Cet extrait, de la mémorable et ineffable encyclique Humani generis du Vénérable Pie XII, souligne - avec la nuance requise - tous les problèmes soulevés par la néo-théologie :
" En ce qui concerne la théologie, le propos de certains est d'affaiblir le plus possible la signification des dogmes et de libérer le dogme de la formulation en usage dans l’Église depuis si longtemps et des notions philosophiques en vigueur chez les Docteurs catholiques, pour faire retour, dans l'exposition de la doctrine catholique, à la façon de s'exprimer de la Sainte Écriture et des Pères. Ils nourrissent l'espoir que le dogme, ainsi débarrassé de ses éléments qu'ils nous disent extrinsèques à la révélation, pourra être comparé, avec fruit, aux opinions dogmatiques de ceux qui sont séparés de l'unité de l’Église: on parviendrait alors à assimiler au dogme catholique tout ce qui plaît aux dissidents.
Bien plus, lorsque la doctrine catholique aura été réduite à un pareil état, la voie sera ouverte, pensent-ils, pour donner satisfaction aux besoins du jour en exprimant le dogme au moyen des notions de la philosophie moderne, de l'immanentisme, par exemple, de l'idéalisme, de l'existentialisme ou de tout autre système à venir. Que cela puisse et doive même être fait ainsi, de plus audacieux l'affirment pour la bonne raison, disent-ils, que les mystères de la foi ne peuvent pas être signifiés par des notions adéquatement vraies, mais par des notions, selon eux, approximatives et toujours changeables, par lesquelles la vérité est indiquée sans doute jusqu'à un certain point, mais fatalement déformée. C'est pourquoi ils ne croient pas absurde, mais absolument nécessaire que la théologie qui a utilisé au cours des siècles différentes philosophies comme ses instruments propres substitue aux notions anciennes des notions nouvelles, de telle sorte que, sous des modes divers et souvent opposés, et pourtant présentés par eux comme équivalents, elle nous exprime les vérités divines, sous le mode qui sied à des êtres humains. Ils ajoutent que l'histoire des dogmes consiste à exprimer les formes variées qu'a revêtues la vérité successivement selon les diverses doctrines et selon les systèmes qui ont vu le jour tout au long des siècles.
Or, il ressort, avec évidence, de ce que nous avons dit, que tant d'efforts non seulement conduisent à ce qu'on appelle le " relativisme " dogmatique, mais le comportent déjà en fait : le mépris de la doctrine communément enseignée et le mépris des termes par lesquels on le signifie le favorisent déjà trop. Certes il n'est personne qui ne sache que les mots qui expriment ces notions, tels qu'ils sont employés dans nos écoles et par le magistère de l'Église, peuvent toujours être améliorés et perfectionnés : on sait d'ailleurs que l’Église n'a pas eu recours toujours aux mêmes termes. Et puis, il va de soi que l’Église ne peut se lier à n'importe quel système philosophique dont la vie est de courte durée: ce que les docteurs catholiques, en parfait accord, ont composé au cours des siècles pour parvenir à une certaine intelligence du dogme, ne s'appuie assurément pas sur un fondement aussi caduc. En effet, il n'est pas d'autre appui que les principes et les notions tirés de l'expérience des choses créées; et dans la déduction de ces connaissances, la vérité révélée a, comme une étoile, brillé sur l'intelligence des hommes grâce au ministère de l’Église. On ne s'étonne donc pas que les Conciles œcuméniques aient employé et aussi sanctionné certaines de ces notions: aussi, s'en écarter n'est point permis.
Voilà pourquoi négliger, rejeter ou priver de leur valeur tant de biens précieux qui au cours d'un travail plusieurs fois séculaire des hommes d'un génie et d'une sainteté peu commune, sous la garde du magistère sacré et la conduite lumineuse de l'Esprit-Saint, ont conçus, exprimés et perfectionnés en vue d'une présentation de plus en plus exacte des vérités de la foi, et leur substituer des notions conjecturales et les expressions flottantes et vagues d'une philosophie nouvelle appelées à une existence éphémère, comme la fleur des champs, ce n'est pas seulement pécher par imprudence grave, mais c'est faire du dogme lui-même quelque chose comme un roseau agité par le vent. "
Luc Perrin sur le FC