"Vous savez, je ne suis ni théologienne ni rêveuse, je suis fille de paysan. Je passe simplement mes journées de vieille femme à veiller sur la propreté de cette église, à essuyer la poussière sur les bancs et à changer l'eau des vases. À force d'être là, dans le silence, à frotter les dalles et à faire ce que personne ne remarque, on apprend à regarder les choses un peu différemment que vous autres. C'est pourquoi ces représentations trop artificielles de la sainte Vierge, avec leurs grands habits de soie bleue et leurs belles dorures, m'ont toujours semblé bien étranges. Je n'ai jamais pu croire qu'elle était ainsi. Souvent elle est figurée en reine pleine de magnificence, entourée d'anges prosternés devant elle à la manière des grands de ce monde. Moi qui connais le poids des seaux d'eau, la fatigue des genoux sur le sol et la dureté des choses, je sais bien qu'elle n'est pas comme ça.
La Marie de Nazareth, je la vois telle qu'elle devait être, parce que c'est ma vie aussi : une jeune femme de la Galilée, simple et courageuse. Avec une tunique de laine ou de lin bien grossier, couleur de terre, serrée par une simple lanière, et ses mains portaient sûrement les marques du travail rude de chaque jour. Elle n'avait pas de livre sacré, car elle ne savait pas lire, comme toutes les humbles galiléennes de son époque ; c'est son père qui, le soir, à la lueur d'une lampe à huile fatiguée, lui transmettait la mémoire et les promesses de son peuple. Dans cette petite maison de pierre et de terre battue, elle allait chercher l'eau au puits du village avec sa cruche sur l'épaule, elle moulait le grain entre de lourdes pierres pour faire le pain de chaque jour, et elle veillait sur son foyer avec un immense amour.
Et son époux, Joseph, je le vois bien tel qu'il était : non pas ce vieillard fragile que l'on dessine parfois, mais un homme jeune, fort, un artisan aux mains calleuses et abîmées qui peinait du matin au soir sous le soleil de poussière pour nourrir sa famille. Leur vie à Nazareth s'écoulait dans la discrétion la plus totale, au milieu des leurs, sans faire de bruit, ignorée de tous.
Ce qui me bouleverse le plus chez elle, c'est cette foi et cette humilité qui n'a jamais rien demandé pour elle. Tout pour le bon Dieu, rien pour elle. Quand l'ange est entré chez elle, elle n'était qu'une gamine de village, mais elle a dit oui, tout simplement et comme sans réfléchir, avec tout son cœur. Certainement su'au village les habitants ignoraient tout d'elle et de son amour de Dieu si profond. Et puis, ce qui m'emeut c'est sa souffrance au pied de la Croix, debout dans son deuil, à offrir son cœur de mère dans le silence le plus pur, sans fléchir. Vous savez, les pauvres, ils savent souffrir avec dignité. C’est cette présence-là, si humaine et pourtant brûlante de Dieu, qui m'accompagne lorsque je fais le ménage dans l'Église. Et maintenant qu'elle est au ciel, je ne l'imagine pas devenue autre chose que ce qu'elle était sur terre. Pas une reine céleste pompeuse ou une sorte de déesse distante, non. Je sais bien qu'elle est restée la même, l'amie des pauvres, des petits, de nous tous qui sommes les gens que personne ne voit. Maintenant qu'elle est au ciel, elle doit tout autant fuir la gloire qu'on veut lui donner et la méprise certainement tout autant qu'elle l'a méprisée sur la terre. Elle est juste là, penchée sur nos misères, avec son tablier de simple femme et son grand cœur de mère. Elle ne cherche qu'une chose nous conduire à son Fils pour que nous l'aimions, et puis se retirer sur la pointe des pieds pour ne pas lui voler la moindre poussière de gloire et d'amour."
Merci Seigneur!